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La prospérité impose un nouveau dynamisme
Il s'agit d'affirmer que les moteurs de la croissance sont restés l'affaire de la seule entreprise privée, que l'État doit aider par priorité, dans l'intérêt de tous.
Le capitalisme a-t-il perdu son utilité ? La question vise en premier
lieu le capitalisme relativement débridé des États-Unis, du Canada, de
l’Irlande ou du Royaume-Uni.
Amartya Sen, mon très bon ami, en est convaincu. Lors d’une table
ronde organisée par la BBC à laquelle nous participions ensemble, il a
exprimé sa conviction, qu’au cours de la décennie prochaine, le
caractère des économies occidentales se transformerait grâce à toute
une panoplie de nouvelles initiatives des gouvernements qui, selon lui,
s’annoncent « passionnantes » . Dans un article sur ce sujet, il a
écrit :
« Avons-nous vraiment besoin d’un « nouveau capitalisme » […] ou bien
davantage d'un système économique qui […] relèverait d'institutions
multiples […] et qui serait fondé sur des valeurs sociales parfaitement
défendables du point de vue de l’éthique ? Le fonctionnement crédible
et honorable du système dit ‘capitaliste’ a relevé, en période de
progrès, d’une combinaison d’institutions – l’enseignement public, les
services médicaux, etc. – qui dépassait de loin la simple dépendance
envers une économie de marché dont le but unique aurait été de
maximiser les bénéfices et limiter les droits de la personne à la
seule propriété privée. Une question plus fondamentale est : le
capitalisme possède-t-il encore une quelconque utilité aujourd’hui ? La
conception du capitalisme a joué un rôle important sur le plan
historique mais, à présent, il se peut que cette utilité ait disparu. »
Ce propos exprime le sentiment très répandu d’aversion à l’égard des
systèmes capitalistes, et surtout le « grand capitalisme » qui a été
maintenu et même renforcé dans plusieurs pays. On a l'impression que,
dans les pays avancés sur le plan économique, le capitalisme aurait
accompli sa tâche. Les projets devraient dorénavant s’orienter en
premier lieu vers la recherche d'innovations dans le secteur public.
Ainsi la part de la sphère capitaliste dans l’investissement économique
serait dorénavant amenée à diminuer dans ces économies avancées. Dans
plusieurs pays, il existerait également un sentiment d’exaspération à
l'égard des institutions capitalistes, accusées de provoquer des
ravages aussi bien à l’intérieur de leurs frontières qu’à l’étranger.
Permettez-moi d’esquisser quelques premières objections à cette vue
avant d'en venir à une objection plus fondamentale. Certes, il se peut
que quelques-unes des réalisations herculéennes du capitalisme relèvent
du passé. Du début du XIXe siècle jusqu'à l’entre-deux-guerres, le
développement du capitalisme financier a été déterminant dans
l’explosion sans précédent de la productivité et des salaires. Cette
explosion a transformé les sociétés : le niveau de confort matériel a
augmenté considérablement. Beaucoup plus de gens ont eu la possibilité
de se réaliser pleinement dans leur métier. Des biens et des industries
entières, qui n’avaient encore jamais existé, virent le jour. Des
villes poussèrent telles des champignons en Europe et en Amérique du
Nord. Un nombre considérable de personnes, qui autrement auraient été
condamnées à dépendre de la terre pour leur survie, purent trouver du
travail qui leur permit de vivre décemment, de s'insérer dans le monde
des affaires et d'avoir de plus en plus accès aux activités de la
communauté ainsi qu'à l'émulation qu'offre la vie urbaine. Le
professeur Sen a sans doute raison de suggérer que, alors que le
capitalisme a été un moteur d'accroissement des revenus, de la dignité
humaine et de l'insertion sociale pendant plus de deux siècles, il ne
faut pas s'attendre à ce qu'une autre « grande transformation » résulte
de ce capitalisme au XXIe siècle. Si nous abolissions le capitalisme,
les revenus ne retomberaient pas au niveau des années 1820. Le marché
du travail et les revenus pourraient cependant connaître une croissance
plus faible ; je crains que la dignité humaine et l’insertion sociale
en souffrent considérablement.
Je ne crois pas non plus, ainsi que semble le penser le professeur Sen,
que l'amélioration sans fin de l'enrichissement et de la consommation
soit une mauvaise habitude, qui devrait être découragée par les
gouvernements au même titre qu’ils cherchent à décourager le tabagisme.
À mon sens, il est vrai que chaque dollar de revenu supplémentaire
utilisé pour acheter de nouveaux biens de consommation donne moins de
satisfaction que le dollar précédent – c’est là la loi de l'utilité
marginale décroissante. Par conséquent, toutes choses égales
d'ailleurs, l'augmentation des richesses contribue à réduire le nombre
d’heures pendant lesquelles les gens veulent bien travailler. Or
l'accroissement de la productivité conduit à un allongement du temps de
travail. (Ce qui détermine la valeur que les gens attribuent à cette
dernière heure du travail, est l'utilité marginale qu’apporterait un
dollar supplémentaire multiplié par le nombre de dollars
supplémentaires gagnés ; et le nombre de dollars supplémentaires
augmente lorsque la productivité s'accroît.) C’est ainsi que, alors
que nous avons moins « besoin » qu'autrefois de suppléments de revenus
– suppléments que le capitalisme facilite tant et si bien –, il est
davantage en notre pouvoir de produire ces suppléments de revenus. Il
n’est donc pas surprenant que la courbe du temps de loisir, après
s'être accrue fortement dans les économies avancées depuis le XIX°
siècle, se soit plus ou moins stabilisée au cours des dernières
décennies.
J'ai évoqué jusqu'à présent les vues que portent nombre de sociologues
et autres spécialistes sur les systèmes capitalistes. Or cet avis n’est
pas précisément celui que partage le grand public. Il renferme
d’ailleurs des arguments bien plus radicaux que ceux que nous pouvons
attribuer au professeur Sen. Je décrirais cependant cette perception du
grand public de la manière suivante :
D'abord, comme l'ont supposé les maîtres classiques de l'économie,
Smith et Ricardo, cette science se fonde entièrement sur les biens –
des biens de consommation aux biens capitalisés en passant par les
biens de l'État –, ainsi que sur les emplois devant fournir les
salaires nécessaires à l’acquisition de ces biens, mais ...... pas sur
les expériences que les gens retirent de leur implication dans ces
processus.
Dans un deuxième temps, comme Spiethoff et l’École allemande l’ont
souligné, la hausse de la productivité et des salaires est avant tout
causée par le progrès scientifique et non pas par les avancées, petites
ou grandes, survenues chaque jour au sein de l’économie (Schumpeter
soulignait que quelqu’un devait « entreprendre » quelque part la tâche
difficile de créer le nouveau produit que l’avancée la plus récente
avait rendu possible.) Finalement, comme l'explique l’économie
keynésienne, l’emploi est impulsé, comme du fait d'une sorte d’action
hydraulique, par la consommation, y compris par l'acquisition de biens
par l'État. (Malheureusement, les consommateurs ont abusé du système et
sont contraints à un retour en arrière)
Ma vision du capitalisme diffère fondamentalement de cette vision «
conventionnelle », et probablement de la pensée du professeur Sen.
Selon moi, les systèmes capitalistes, ceux qui fonctionnent bien en
tout cas, sont fondés sur la conception, l’expérience et l’exploration.
Ces systèmes sont uniques en ce qu’ils possèdent un dynamisme
considérable, c‘est-à-dire, une forte capacité et une propension à
innover propres à les entraîner vers des voies fructueuses. Les progrès
économiques sont dès lors possibles, même en l’absence de progrès
scientifique. Les principaux bienfaits de ce dynamisme pour n’importe
quelle économie avancée sont la prospérité, la possibilité d’emplois
stimulants, l’enrichissement personnel, la découverte et
l'accomplissement de soi.par un saut dans l'inconnu. À coup sûr, un
tel dynamisme contribue à un taux élevé d’emploi et de productivité,
mais ses bénéfices les plus appréciables sont,, dans uns économie
avancée, de rendre l’emploi plus aisé à trouver et à assumer et plus
gratifiant.
Les systèmes capitalistes ont une structure qui facilite et encourage
ce dynamisme. Beaucoup de professions requièrent perspicacité,
expérience, souci de vérifier et jugement. Diverses personnes dans les
affaires, depuis les scénaristes jusqu'aux équipes créatrices de la
Silicon Valley, imaginent de nouveaux concepts ; des entrepreneurs
transforment ces concepts en nouveaux produits à destination du marché
; les personnels de production expérimentent de nouvelles méthodes ;
les responsables marketing conçoivent des débouchés pour ces nouveaux
produits ; les dirigeants évaluent ces produits ; les financiers
recherchent, dans une perspective stratégique, les meilleures
innovations à exploiter. La demande de main d’œuvre s’amplifie pour
mettre en œuvre ces activités et créent de l'emploi et les carrières
deviennent plus passionnantes et plus enrichissantes.
L'Histoire témoigne du haut dynamisme atteint par les organisations
ayant su puiser dans le pragmatisme et la créativité de leurs membres,
parce que c'est là le plus sûr chemin vers une grande prospérité.
(Parmi les quatre nations capitalistes mentionnées plus haut, les
États-Unis et le Canada secrètent ce sentiment de prospérité plus
sûrement que le Royaume-Uni ou l’Irlande.) Une plus forte consommation
intérieure, qu'elle soit spontanée ou suscitée par les conditions du
marché ou par la politique publique, peut générer une explosion
temporaire, mais ne peut ni conserver ni générer un haut indice
d’emploi, sans parler de la création d'une économie ouverte à la
compétition et à la promotion individuelle.
Les projets d’investissement de l’État, notamment ceux favorisant
l'innovation, sont-ils une voie convenable vers la prospérité ? Une
idée clé ici est que la puissance du dynamisme d’un système capitaliste
dépend de la diversité des idées nouvelles, de la pluralité des
stratégies des investisseurs ainsi que de la diversité des aspirations
des consommateurs. Dans cette perspective, les intentions proclamées
par le gouvernement des États-Unis de lancer des investissements
garantis par l'État pour un nouveau système de santé, pour, les
énergies alternatives, pour les technologies de lutte contre les
pollutions, qui suscitent l’espoir d’une renaissance industrielle
américaine, provoquent aussi quelques inquiétudes sur le plan
commercial. Une fois placées sous contrat avec le gouvernement, les
entreprises ayant au préalable investi massivement dans l'innovation
pour entretenir ou développer un marché, auprès de divers clients
internationaux, notamment de consommateurs, pourraient craindre que
leurs choix stratégiques ne retiennent plus l’attention de l’État,
transformé en maître d’œuvre de l’économie renouvelée. Il est à
craindre d'ailleurs que les orientations stratégiques décrétées par la
seule bureaucratie, sans considération pour les alternatives possibles,
soient malvenues.
Enfin, les investissements programmés par l’État ont de manière
générale moins de chances d’aboutir à d'heureuses innovations
commerciales, dans des conditions identiques, que ceux réalisés par les
entreprises, qui innovent sans cesse pour améliorer leurs méthodes et
leurs produits, bénéficiant de ce fait d’une expérience et d’une
intuition sans égale, clés d’un véritable progrès. La croissance
prolongée de la productivité et des salaires – et finalement aussi d’un
taux d’emploi élevé – nécessite que l’initiative privée maintienne un
taux de rendement suffisant pour couvrir les volumes d’investissements
requis pour un haut niveau d'emploi.
Si le dynamisme est l’élixir d’une économie, à quel niveau se
situe-t-il aujourd’hui au sein des économies américaine et européenne ?
De cette appréciation découlera largement le niveau de prospérité que
ces économies peuvent espérer recouvrer en l’absence de tout nouveau
choc.
Malheureusement, le dynamisme ne s’améliore pas tout seul. Certains
indices montrent que le dynamisme de l’économie américaine qui a fait
des États-Unis le leader mondial de l'innovation pendant un siècle
'commence à s’essouffler. L’impact du capital à risque, qui n’était pas
initialement très important, est en déclin. Les IPOs (initial public
offerings, introductions en bourse) de ces entreprises gérantes de
portefeuilles, après avoir atteint une moyenne de 350 par an au cours
de la décennie 1990, ont été ramenées à une cinquantaine à partir de
2000. Le fleuve des IPOs s’est ainsi transformé en un mince ruisseau.
Ce déclin reflète partiellement la rareté croissante de projets
prometteurs. Il tient aussi à l’exode des investisseurs, déçus par la
faiblesse des rendements réalisés. Une troisième raison pourrait tenir
à une réorientation du capital à risque vers les entreprises bien
établies.
Un déclin du dynamisme menace l'avenir en Europe et aux États-Unis avec
l’arrivée à la retraite des baby-boomers. La nouvelle donne
démographique va tarir le réservoir des innovateurs. Le fardeau fiscal
présage une réduction de la demande pour l’innovation.
Il existe, bien sûr, des tendances compensatoires. Il y a en a
toujours. Jamais, dans l'histoire de l'humanité, il n’y a eu d’autant
d’innovateurs. Le nombre de gens qui s’emploient à concevoir,
développer et lancer de nouveaux produits marque une évolution qui
change la donne dans l'économie mondiale. C'est une dynamique
bouleversante pour l’économie mondiale. Pourtant je crois qu’aux
États-Unis et, à un moindre degré en Europe continentale, ce dernier
élément positif ne compensera pas entièrement les premiers éléments
négatifs. Le fait que la prétendue capitalisation du marché aux
États-Unis – la valeur que la Bourse insufflerait à l’économie
américaine si tous les bénéfices intérieurs étaient réinjectés en
Bourse par une transaction gigantesque – a décliné à un niveau très
bas par rapport à la valeur des parts du PIB qui ont une certaine
valeur prévisionnelle. (Cela n'annonce cependant pas, il s'en faut, un
avenir proche aussi désastreux que le prétendent nombre d'économistes)
Comment alors relancer le dynamisme, sans lequel il est impossible de
rétablir la prospérité ? Si ce que je soutiens est pertinent, une
telle revitalisation nécessitera plus d’innovation et plus
d'investissement, en général. Par conséquent il faudra une forte
reprise des crédits bancaires aux entreprises, ou un gel du versement
des intérêts au profit d'une participation au capital destiné à
l’investissement, en ciblant les domaines de l’innovation.
Malheureusement, aux États-Unis et, à moindre degré, en Europe
continentale, il manque actuellement aux banques commerciales
l’expertise qui faciliterait et encouragerait des projets commerciaux
novateurs. (Nous ne savons pas si les réformes de la règlementation
exigeant une forme de narrow banking – « banques étroites »,
serviraient à stimuler le crédit aux entreprises, en obligeant les
banques à s’engager dans plus d’opérations fondées sur les rapports
avec les clients ou si, au contraire, elles excluraient toute
possibilité d’augmenter les prêts aux entreprises.)
J’en conclus que cette « renaissance » exigera un nouveau type de
banques – des banques dédiées au monde des affaires dont la
spécialisation encouragera l'acquisition d’une expertise dans le
domaine du crédit aux entreprises.
Ces nouvelles banques industrielles pourraient-elles parvenir à un
rendement normal ? Une lourde incertitude continue de peser : le
dynamisme du secteur des affaires est depuis longtemps en déclin aux
États-Unis et peut-être même au Royaume-Uni. À la chute des IPOs
mentionnée plus haut s’ajoute un fort ralentissement dans la création
d’entreprises. Les entreprises de capital risque dans la Silicon Valley
se raréfient. Il apparait donc que les banques de nouveau type – celles
ayant acquis l’expertise de bien juger (ou de juger aussi bien que
possible) les investissements à long terme et les projets novateurs –
exigent le soutien des pouvoirs publics. Ce soutien pourrait prendre la
forme d’une subvention permettant de réduire les coûts du capital de
ces nouvelles banques. Il pourrait également consister en une dotation
initiale que les pouvoirs publics attribueraient aux établissements.
Il existe d’abondants précédents de finance subventionnée, autant dans
les pays occidentaux que dans les pays orientaux. Aux États-Unis, des
subventions colossales et des avantages fiscaux sont attribués aux
particuliers pour l’accès à la propriété. Le commerce extérieur,
l’agriculture et nombre d’autres secteurs profitent de cette manne
financière. À part quelques sauvetages récents et exceptionnels, il
n’y que le secteur des affaires – « the chief business of America » –
qui soit privé de subventions et doive.... acquitter des impôts
considérables sur les sociétés (en plus des impôts personnels). La
subvention proposée serait donc un pas vers la neutralité fiscale, et
non un recul.
D’autres façons d'accroître le dynamisme de nos économies ont été
esquissées : les centres animés par un esprit d’entreprise comme les
anciens centres agricoles (agricultural experiment stations) ainsi
qu'un fonds de fonds pour le capital risque. Un système de banques
commerciales serait un outil complémentaire. Il faciliterait et
encouragerait les affaires et l’innovation en leur assurant un flux
important de capitaux.
En conclusion, l’innovation est la clé première d’une vraie prospérité
et, avec elle, de l’enrichissement des salariés grâce à l'amélioration
des carrières dans les entreprises privées. L’innovation introduite
seulement par les organismes publics élitistes, les laboratoires
industriels et les entreprises de haute technologie ne peut contribuer
à l’épanouissement des salariés moyens des entreprises ordinaires. En
second lieu, il est peu probable que l'innovation « top-down »
fournisse une innovation commerciale qui réussisse – dans les
conditions requises –, alors que l'expérimentation permanente dans la
recherche de meilleures méthodes et de meilleurs produits, celle
engagée par des entreprises qui ont pour elles l’expérience et
l’intuition peut faire durablement progresser l’économie. Ainsi, une
croissance soutenue de la productivité et des salaires paraît exiger
une innovation commerciale pour maintenir le rendement de l'important
volume d'investissements nécessaire à un niveau d’emploi élevé. Enfin,
les États-Unis et l’Europe doivent réformer leur secteur financier afin
qu'une partie de ce secteur soit apte à financer le volume d’innovation
requis pour le bien-être de leurs sociétés.
Edmund S. PHELPS, Prix Nobel d’économie 2006
Professeur d’économie politique – Université de Columbia
Directeur – The Center on Capitalism and Society
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