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Les conséquences des évolutions des pays du Moyen-Orient

01Septembre 2011

Auteurs : CEPS

 

Quel impact des évolutions au Moyen-Orient sur les besoins de défense et de sécurité de ces pays ?

 
PROBLÉMATIQUE

Un fait divers a suffi pour bousculer la géopolitique de la zone Proche et Moyen-Orient. Le 17 décembre 2010, un marchand ambulant tunisien s’immolait par le feu pour protester contre la confiscation de sa carriole par la police. L’incident a été l’étincelle qui allait embraser la région. Révolutions du jasmin, du papyrus ou des perles : même si les chars ont repris position place Tahrir les bouleversements en cours pourraient durablement impacter les régimes en place. Quelles conséquences en ressort-il sur leurs besoins de défense et de sécurité ?


IDÉES CLÉS

La révolution arabe est un évènement de première importance

Cette révolution est celle des jeunes générations qui protestent contre le chômage et la confiscation des richesses. Ces griefs ne sont pas propres aux pays arabes, mais apparaissent ici insolubles.    Comment, par exemple en Égypte, nourrir une population qui croît de plus d’un million de personnes par an ? Comment régler le problème du sous-emploi alors que les formations existantes sont dans la plupart des cas inadaptées ; alors aussi que les acteurs témoignent d’une faible volonté de se lancer dans le monde du travail ?

Les mouvements affectent des pays pauvres aussi bien que des pays riches qui vont hypothéquer l’avenir en surexploitant leurs richesses, par l’augmentation des dépenses sociales et des dépenses non productives. Par exemple, l’Arabie Saoudite vient de consacrer 130 milliards de dollars à des mesures sociales pour éteindre l’incendie qui couvait. S’y sont ajoutés 10 milliards de dollars pour le Yémen, 4 milliards pour l’Égypte, etc. : le total dépasse les 150 milliards de dollars.

Les pays non producteurs de pétrole vont devoir surmonter la hausse des coûts de l’énergie, consécutive à la hausse du prix du baril mais aussi à l’accident de Fukushima et les coûts de plus en plus importants de prospection. De leur côté, il y a une montée de la xénophobie dans les pays producteurs qui vont de plus en plus jouer la préférence nationale ; les expatriés sont accusés de causer le chômage, le hasard des nombres voulant qu’ il y a à peu près autant d’expatriés que de chômeurs ; le rapprochement est pourtant inopérant car le système éducatif est élitiste et tourné vers la préparation aux universités (les instituts universitaires technologiques vont eux-mêmes défaut). À ces problèmes s’ajoutent dans les monarchies, des crises de succession de plus en plus difficiles à circonscrire.

Si les royautés ont mieux résisté que les républiques aux assauts de la jeunesse, dont les dictatures plus ou moins débonnaires ont aussi été les premières victimes, aucune situation n’est pour l’heure acquise. Le Conseil de coopération du Golfe joue un rôle de plus en plus important.

Les États ont pris conscience d’être assis sur un baril de poudre

Chômage, malaise  social, inadaptation du système éducatif, inégale distribution des richesses : le cocktail pourrait s’avérer particulièrement détonant.

Leur allié traditionnel, les États-Unis, a préparé la mèche – Comme des analystes l’ont bien rappelé, ce qui a été fait Radio Free Europe il y a 30 ans, puis avec la téléphonie mobile et Motorola dans les Balkans, avec Google et Internet dans le Caucase se joue aujourd’hui avec la puissance domestique des Facebook et Twitter. C’est ce qu’Hillary Clinton appelle la « guerre sur Internet ».

En Égypte, suivant les modes d’action utilisés en Europe de l’Est, les dirigeants américains entretiennent depuis 2008 des relations avec les dissidents, tant au Caire à l’ambassade, qu’à Washington au secrétariat d’État et au Congrès.  Des blogueurs et cyber dissidents égyptiens sont formés aux États-Unis par des ONG très proches des officiels. Les États-Unis ont aussi financé les formations ainsi que observateurs des élections égyptiennes de décembre 2010. Toutes ces dépenses ont  été estimées à 250 millions de dollars sur 5 ans, ce qui représente un montant modeste comparé par exemple au coût de la guerre d’Irak. Une démarche identique est en cours en Iran, à hauteur de 240 millions de dollars sur 5 ans.

La vision américaine est de morceler le Moyen-Orient pour lui permettre de concilier tribalisme et démocratie : c’est l’idée que l’on retrouve dans les écrits de Bernard Lewis ou de Ralph Peters, dont les séries de cartes  « avant-après » se retrouvent un peu partout sur Internet.

Le fait religieux et les incompréhensions entre les démocraties laïques et les pays arabes religieux –  Le fait religieux dont sont imprégnés les pays arabes va se heurter aux principes laïques de la démocratie à l’occidentale. 50 % de l’éducation relèvent de l’enseignement religieux ; il en résulte que les cerveaux sont préparés à une vision religieuse  du politique.

Cependant l’Islam n’est pas monolithique. Des tensions existent au sein même des deux grandes familles : par exemple chez les sunnites, entre les Frères musulmans et les wahhabites ; et plus loin entre le clergé séculier et les mouvements extrémistes. Même si l’influence du salafisme jihadiste est jusqu’à présent restée limitée car trop extrême, les analystes arabes estiment que l’emprise de ce courant est dorénavant préoccupante en Libye et au Yémen.  Un autre élément à prendre en considération est le rêve lointain des musulmans de réinstaurer le califat : l'autorité d'un calife, successeur du prophète de l'islam Mahomet dans l'exercice politique du pouvoir.

In God we trust – Craignant évidemment les jihadistes et même les Frères musulmans, et lassés des  vieux dictateurs, les Américains verraient d’un assez bon œil l’instauration dans la région d’un Islam modéré – c’est l’option qui attend vraisemblablement la Tunisie. L’accession à la démocratie prendra en tout cas difficilement la voie du kémalisme ou d’une démocratie contrôlée car c’est une alternative laïque et non « euro-compatible » (car militaire).

Les cartes vont être redistribuées

Le redécoupage politique de la région reste difficilement prévisible – Certains éléments sont cependant à prendre à compte. Auparavant, la péninsule arabique était contrôlée par trois grands pays : l’Égypte, la Syrie et l’Arabie Saoudite ; aujourd’hui, ce n’est absolument plus le cas : le Conseil de coopération du Golfe (CCG) a repris le leadership (ce qui s’était déjà passé début des années 1980, après l’arrivée de l’ayatollah Khomeiny au pouvoir en Iran).  Les discussions au Yémen se font sous l’égide du CCG, de même que le règlement de la crise au Bahreïn. C’est aussi le CCG qui finance les mesures sociales prises un peu partout. Deux nouveaux États ont par ailleurs le projet d’adhérer au Conseil : il s’agit des deux royaumes hachémite (Jordanie) et alaouite (Maroc) – ce dernier à l’invitation d’ailleurs du CCG (invitation renouvelée le 10 mai 2011). Dans ce cas, le CCG apparaîtrait comme une sorte d’’union de toutes les monarchies arabes, sunnites et pro-occidentales.

Par ailleurs, apparaît une divergence entre les intérêts d’Israël et des États-Unis : les deux pays entretiennent une vision différente tant sur l’avenir politique de la Syrie (où les Israéliens se sentent davantage sécurisés par le maintien au pouvoir de Bachar el-Assad) que sur la question du Kurdistan.   

S’agissant de la question palestinienne, le président Obama a récemment prôné l’instauration d’un État palestinien démilitarisé dans les frontières de 1967. Mais c’est pour les Palestiniens un espoir qui a toutes les chances d’être déçu.

Enfin, subsiste la diabolisation de l’Iran, qui reste un élément clé de la situation géopolitique de la région.

Les cartes seront par ailleurs redistribuées entre l’est et l’ouest – Les clients pétroliers de l’Arabie Saoudite sont : l’Asie ( au moins 45 %), puis loin derrière l’Amérique du Nord (18 %) et encore seulement après l’Europe de l’Ouest, avec 15 %. L’Arabie Saoudite a donc toutes les raisons « objectives » de se tourner vers l’Asie et en particulier la Chine. Cette reconfiguration des intérêts risque de remettre en cause le fondement de la sécurité dans la région : le Pacte de Quincy – « pétrole contre sécurité » –, signé en 1945 entre le roi Abdel Aziz Ibn Saoud, fondateur du royaume d'Arabie Saoudite et le président américain Franklin Roosevelt. Ainsi, la politique américaine a sur de nombreux points déçu les dirigeants de la péninsule.

Dans ce contexte en recomposition, la  France – plus que l’Europe – a un rôle à jouer. Ses positions ont toujours été appréciées.

   
 
Les risques en léger recul ?

La fin de ben Laden ne justifiera pas à elle seule la fin du terrorisme ; cependant, avec le Printemps arabe les foules ont compris qu’il y avait d’autres moyens que le terrorisme pour se faire entendre ; et qu’elles pouvaient aussi elles-mêmes porter leurs revendications.

Le terrorisme devait momentanément se ralentir. Mais il reviendra. Cela simplement par le fait que les dirigeants n’auront pas trouvé de réponse satisfaisante aux revendications des populations. Aussi, une attention particulière sera dorénavant donnée au contrôle des réseaux sociaux.

À l’extérieur, à côté des risques de déstabilisation représentés par l’Égypte et la Syrie, la grosse crainte reste néanmoins le Yémen qui pourrait être la Somalie du futur : un pays en déliquescence, et disposant d’une géographie propice à la piraterie.

À l’échelle interétatique, l’attention se maintient à l’encontre d’Israël mais surtout de l’Iran, où se concentre la menace balistique. Les options de lutte contre cette menace diffèrent d’ailleurs entre les experts saoudiens et les experts américains. Dans tous les cas, les experts n’écartent évidemment pas l’hypothèse de voir l’Iran se doter de l’arme nucléaire ; dans cette hypothèse, les États du Golfe seraient sûrement amenés à se rapprocher du frère islamique, le Pakistan.


ÉLÉMENTS POUR UNE RÉFLEXION PROSPECTIVE


La notion de « Printemps arabe » fait-elle sens en Arabie Saoudite ? – Aux yeux des Saoudiens, il n’y a dans ce « printemps » rien d’arabe ni même aucun renouveau, seulement des mouvements de contestation directement issus de la mondialisation. S’il n’y prenait garde, l’Occident pourrait fort bien en être la prochaine victime.

La chute du régime de Moubarak a profondément choqué les responsables saoudiens qui ont offert asile aux chefs d’État déchus ou menacés : d’abord au président tunisien Zine Abidine Ben Ali, en fuite depuis le 14 janvier, puis six mois plus tard, au dirigeant yéménite Ali Abdallah Saleh, victime d’un attentat qui a visé le palais présidentiel de Sanaa le 3 juin.

Sur le plan médiatique, si Al-Jazeera est souvent considérée comme la chaîne des révolutions arabes, les médias panarabes financés par l’Arabie Saoudite sont les organes de la contre-révolution – sauf en ce qui concerne la couverture de la révolution en Syrie. Les journaux panarabes saoudiens, notamment Al-Chark al-Awsat et Al-Hayat, ainsi que la chaîne d’information en continu Al-Arabiya présentent les révolutions comme un échec. De nombreux avis de religieux saoudiens – les Fatwas – ont, non seulement condamné l’esprit des révolutions, mais également toute manifestation ou contestation politique. C’est le cas du grand mufti d’Arabie Saoudite Abdallah Al Cheikh qui, en commentant la révolution égyptienne, a considéré que les peuples ne tireront aucun avantage de ces « agitations ». Il a aussi prédit que c’est « l’ennemi qui va pouvoir s’infiltrer » dans le corps de la nation en profitant du désordre, avant de conseiller aux peuples d’« obéir aux injonctions de leurs dirigeants » et à ces derniers de « procéder à des reformes ».

Quelles conséquences sur les besoins de défense et de sécurité ? – 150 milliards de dollars vont être consacrés aux dépenses sociales – soit l’équivalent (les marchands auront déjà fait le compte) de plus de 15 grands contrats de défense… En revanche, les mouvements de contestation ont fait ressentir les besoins de sécurité. À terme, la demande sera forte ; mais probablement réorientée en fonction des nouvelles perceptions de la menace.  

Quatre forces coexistent en Arabie Saoudite : l’armée, la police, aux côtés desquelles la garde nationale et la garde royale, toutes deux forces de sécurité ; chacune de ces forces intervient différemment.

Au-delà des problématiques de sécurité subsistent cependant de forts besoins de défense. Ils concernent au premier chef la lutte missile antibalistique ; alors que le domaine reste étroitement contrôlé par les Américains, les Saoudiens imposeront une double-clé et c’est à ce niveau que l’industrie française peut se présenter. Une autre priorité en matière de défense concernera de plus en plus  le contrôle de la mer Rouge – c’est aussi sur ces rives que se situe la région du Hedjaz, abritant La Mecque et Médine.

L’Arabie Saoudite est cependant aujourd’hui dans la même démarche d’acquisition que la France, où des arbitrages doivent être effectués dans les dépenses publiques. Le processus de commande publique est aujourd’hui aussi très similaire au processus français, avec un ministère des finances prépondérant et une heure qui n’est plus aux grands contrats de défense.

Quid du rôle des Émirats Arabes Unis ? – Les EAU tiennent une place importante au sein du Conseil de coopération du Golfe. En politique étrangère, les Émirats peuvent avoir des divergences d’appréciation.

Ce leadership émane aussi évidemment de la position particulière de l’Arabie Saoudite, et que le roi Abdallah Ben Abdelaziz Al Saoud a expressément tenu de rappeler en choisissant le titre de Khadim al-Haramayn, « Serviteur des deux Lieux Saints ». Cette qualité de serviteur ou gardien va de pair avec une responsabilité particulière à l’égard des populations civiles, qui plus est lorsqu’il s’agit de populations sunnites, comme c’est le cas en Libye.

Quid du rôle de la Turquie ?
– La Turquie devient incontestablement un acteur majeur dans le monde musulman. Contrairement à la majorité de ses voisins du Moyen-Orient, la Turquie entretenait des relations diplomatiques et économiques plutôt bonnes avec Israël, avec d’importants domaines de coopération dans l’agriculture, le tourisme, la technologie militaire, etc. ; toutefois, depuis l'abordage par l'armée israélienne d'un navire turc pour Gaza en 2010, les relations entre les deux pays connaissent un regain de tension.

Deux atouts facilitent son retour au Moyen-Orient : sa position géostratégique clé (Bab al-Machrek, la porte de l’Orient) et le fait qu’elle soit désormais perçue comme un modèle par beaucoup de pays arabes, notamment par les pays du pourtour méditerranéen. Cette bonne image est à mettre au crédit de l’AKP, le Parti de la justice et du développement au pouvoir depuis 2002, dont la présence apporte un équilibre des pouvoirs entre le gouvernement et l’armée.

À la fois proche du camp occidental car laïque, du moins par sa Constitution, et dirigée par le parti islamiste AKP, la Turquie paraît dans une position privilégiée de médiateur.

L’intérêt national turc est d’éviter qu’à l’issue du retrait américain d’Irak, le pays ne se fragmente en donnant naissance à un possible Kurdistan. Notre intérêt occidental est de maintenir des liens forts avec la Turquie, membre de l’OTAN.

Plus que jamais, des jeux d’influence – Les jeux d’influence deviennent d’autant plus déterminants que le contexte politique et social est flou. La France n’est pas experte dans le domaine ; trop timorée, elle a laissé les Britanniques s’y adonner à l’envi, aujourd’hui cependant sans grand succès dans la région à l’exception du Sultanat d’Oman, où le Royaume-Uni est très présent.


CONCLUSION

Deux éléments doivent être rappelés : d’abord le fait que rien n’avait, semble-t-il, laissé présager le Printemps arabe, aucun service de renseignement, ni même aucun analyste expert du monde arabe n’avait prévu ou imaginé une telle ampleur et une telle rapidité dans l’effet contagion. Le deuxième élément est qu’à l’heure actuelle rien n’est encore joué.

La stratégie des pays du Golfe semble elle-même pour l’instant se cantonner à la seule protection de leurs intérêts. Ce qui est bien normal étant donnés les risques encourus, mais aussi bien peu.


Martine LE BEC
Rédactrice en chef adjointe de la revue Prospective Stratégique
Rapporteur des Rencontres du Golfe

Prix TTC, dont 4 € de frais de port : 10.00 €

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