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Afrique Subsaharienne, Maghreb, Europe : une véritable perspective de développement et d’avenir

25Mai 2012

Auteurs : CEPS, Pierre-Yves Bing


 
Des différences structurelles et des objectifs communs. Comment les optimiser ?

Problématique


L’Afrique et l’Europe ont, à n’en pas douter, des choses à se dire. Par leur géographie, leur histoire, leurs ressources, leur démographie, ces deux continents ont partie liée. Or le partenariat spécifique, naturel, qui devrait les rassembler est concurrencé au quotidien par d’autres (Chine, Brésil, Etats-Unis, Inde, Indonésie).
Il est alors essentiel de poser les bases de ce partenariat, fondé tout autant sur des différences structurelles que sur des objectifs communs. L’Europe, l’Afrique Sub-saharienne et le Maroc, carrefour naturel entre ces espaces, ont à développer ensemble de nouvelles pratiques, de nouvelles stratégies et de nouveaux outils économiques, juridiques et entrepreneuriaux.


1. Une confluence de fait, qui requiert d’être consolidée.


a. Une confluence de fait : l’Europe et l’Afrique ne peuvent avoir d’horizon que commun

 

- L’EurAfrique, un Etat continent


Mère de la politique, la démographie explique en partie cette complémentarité. L’Europe dispose de capitaux et de savoir-faire, mais d’une démographie déclinante. L’Afrique dispose, en revanche, d’une population jeune et d’une démographie dynamique. Elle recherche des débouchés économiques à leur offrir et un financement à cette croissance. A l’image d’Etats continents, l’Afrique et l’Europe constituent un ensemble à même d’assurer un développement économique réel dans les décennies à venir : des capitaux, de la main d’oeuvre qualifiée, de la main d’oeuvre à bas coût, des foyers de production, des foyers de consommation. Cette confluence de fait se traduit notamment dans les flux migratoires : les mouvements de population rappellent chaque jour l’impératif pour ces trois régions de travailler ensemble à une dynamique économique conjointe.

 

Le Maroc joue un rôle spécifique au carrefour entre ces deux zones. Son premier partenaire économique est, de loin, l’Europe (échanges commerciaux, investissements, tourisme, agriculture, nearshoring, ...). Par ces liens, le Maroc a pu reprendre à son compte et développer par lui-même vers le Sud des activités auparavant gérées par l’Europe :
- capacités de commerce et d’investissement, via notamment Attijariwafabank, Saham ou encore la BMCE,
- capacités de formation via d’excellentes universités (du fait notamment des restrictions de visas européens, qui ont dirigé les élites africaines vers le Maroc),
- etc.


- Une dynamique alliant acteurs publics et acteurs privés


Il serait exagéré d’attribuer l’existence de ces relations à un plan politique prévu et orchestré. Certes cette dynamique est largement encouragée par les pouvoirs publics européens, marocains et subsahariens – y compris conseillés par le secteur privé. L’UPM ou le plan Emergence en sont des exemples caractéristiques. Cette visée politique doit cependant être relativisée au regard des choix antérieurs des acteurs privés. Ceux-ci n’ont pas attendu les encouragements publics pour prendre des initiatives d’investissement ou de développement commercial Europe-Maroc-Afrique Subsaharienne. Ainsi le groupe Saham a-t-il d’abord cherché un développement vers l’Europe puis s’est tourné vers le Sud afin d’atteindre une taille critique permettant de sortir de l’anonymat et d’apparaître sur les radars internationaux.
L’erreur de la « marocanisation » est un exemple, parmi d’autres, de l’échec auquel conduirait une vision trop politique de cette confluence économique. A trop chercher à associer croissance et intérêts nationaux, le Maroc a couru le risque de bloquer son développement économique en imposant un ratio de capitaux marocains à ses entreprises. L’abandon de cette stratégie souligne que la souplesse nécessaire aux acteurs privés pour se développer à l’international s’accommode difficilement d’une trop forte politisation des enjeux.


b. Une confluence à consolider


- Les hésitations européennes


L’Europe d’aujourd’hui ne fait plus rêver l’Afrique. La crise financière et la crise budgétaire, ayant amené le FMI à intervenir directement sur le continent européen, ont fait tomber l’Europe de son piédestal. Elle n’est plus l’unique perspective de développement ou l’unique source de capitaux pour une Afrique qui, justement, cherche à financer sa croissance. L’Europe, en affichant trop fortement sa faiblesse, perd certains de ses arguments face à des pays émergents devenus conquérants. Pourquoi l’Afrique refuserait-elle de se vendre à la Chine si l’Europe, elle-même, a recours aux capitaux asiatiques ? Qu’attendre d’une Europe aujourd’hui trop occupée à se se débattre avec elle-même pour assumer des responsabilités extérieures ? Par ses hésitations à assumer son partenariat avec l’Afrique, l’Europe fait courir un risque réel à l’avenir de ses relations privilégiées.


La surévaluation du risque à investir en Afrique est, sans doute, l’un des aspects marquants de la frilosité de l’Europe. S’il est vrai que, pris individuellement, chaque investissement en Afrique est plus risqué qu’un investissement en Europe, le risque est considérablement réduit par des investissements diversifiés. La probabilité est très faible que surviennent en même temps et dans trois pays différents un coup d’Etat, une crise économique et une épidémie.


- Les tentations africaines


Une véritable confluence économique et sociale ne peut s’appuyer que sur une construction de valeur réelle. Or le risque pour les pays africains consiste à vendre, encore et toujours, les « bijoux de famille » : des matières premières, des produits agricoles, de la main d’oeuvre non-qualifiée, voire des terres. Certes les taux de croissance peuvent augmenter en vendant de plus en plus, mais ils ne traduisent aucun développement économique réel s’ils ne débouchent pas sur des activités de transformation des produits et de formation de la main d’oeuvre.
Passer de la logique de la vente à la logique de la fabrication nécessite des investissements lourds, qu’aucun Etat ne peut assumer seul. Si la tentation peut être grande de vouloir concentrer dans un seul pays des industries de transformation, des universités ou une armée, la logique économique voudrait que ces « rêves » de politiques nationales laissent place à une répartition des tâches concertée.


2. Des pistes d’actions concrètes


a. Tirer les leçons du passé


- Inventer une nouvelle relation tripartite


L’histoire commune de l’Afrique Sub-saharienne, du Maroc et de l’Europe est, à bien des égards, complexe et riche d’enseignements. La relation qui se construit aujourd’hui peut se nourrir des erreurs du passé : erreur de l’exploitation au sein d’un même pays, erreur de l’exploitation d’une région par une autre, erreur de la tentation de couper les liens totalement. L’arrogance et la fierté sont, à ce titre, les obstacles principaux à une nouvelle relation de qualité. Arrogance d’avoir les clefs d’un développement dont on voudrait privatiser les retombées. Fierté de refuser toute intervention extérieure pour, finalement, échouer seul.


Le Maroc a une véritable carte à jouer. Le poids de la colonisation ne pèse pas sur ses épaules. Il appartient au même continent que l’Afrique Sub-saharienne. Il dispose de ressources financières, d’entreprises dynamiques, d’institutions de formation, de cadres de haut niveau, etc. Autant d’atouts qui lui permettent d’être au coeur d’un partenariat privilégié avec l’Afrique Subsaharienne, de passer de terre de transit à terre d’accueil. A charge pour lui :
- de se dégager, justement, de toute tentation d’exploitation à sens unique – faute de quoi il tomberait dans les travers que l’Europe a connus par le passé ;
- de perdre son complexe naturel à regarder vers le Nord plutôt que vers le Sud.


- Passer de la logique de l’aide à la logique économique


L’aide au développement pose question. Non pas tant concernant ses finalités (permettre à un pays ou une région de connaître un réel développement économique) que concernant ses modalités (comment lutter contre l’aide liée ? comment s’assurer de l’utilisation des fonds ?). Il s’agit aujourd’hui de passer de la logique de l’aide – qui est à sens unique, à la logique du développement économique – plus durable car fondé sur une réelle réciprocité. Si l’Europe n’arrive pas à inventer ce modèle, d’autres prendront le créneau. Les investissements massifs des Etats du Golfe, via la finance islamique, dans les infrastructures électriques en Afrique sont caractéristiques d’un risque d’éviction totale de l’Europe d’un pan entier de l’industrie.


b. Envisager des pistes concrètes pour l’avenir


- Des champs à explorer


Le champ à couvrir est gigantesque, mais quelques priorités peuvent néanmoins être soulignées :
- Les infrastructures constituent un manque flagrant pour le développement de l’Afrique aujourd’hui. Certes la BAD est caricaturée comme « banque des infrastructures » tant elle cherche à financer ce type de projets. Il n’empêche que les efforts doivent être poursuivis. Comment permettre un développement commercial si les villes ne sont pas reliées par des routes ou si les ponts manquent de s’écrouler ? Comment envisager la naissance d’industries si le courant électrique n’est pas assuré ? La question se pose d’autant plus que les potentialités hydrauliques ou solaires du continent sont largement suffisantes.
- La formation, à tous les niveaux, est essentielle : des universités pour former des cadres, mais également des formations professionnelles à plus bas niveau de qualification afin d’avoir des équipes autonomes.
- L’industrie automobile, avec la chaîne de montage de Tanger, pourrait être amenée à se développer fortement – ce qui implique notamment la naissance d’un tissu de sous-traitants dans la région.
- Ou encore : l’industrie aéronautique, le nearshoring, etc.


- Des outils à développer


- Le financement du développement est à inventer. Des outils existent déjà : Partenariats Public-Privé, aide au développement, investissements dans des entreprises... Ils seront amenés à évoluer en fonction des types de projet (hôpitaux, écoles, infrastructures, services bancaires, assurances, etc.). Au-delà de l’invention du financement lui-même, sa capacité à démultiplier la richesse créée est essentielle pour passer d’une logique d’aide à une logique de partenariat. L’un des enjeux consiste notamment à éviter la spéculation sur des valeurs non-productives (matières premières, terres agricoles). A ce titre l’initiative de la Bourse de Casablanca de fédérer l’ensemble des bourses francophones pour envisager un développement économique réel sera sans doute capitale.
- Les mécanismes de redistribution et d’amélioration concrète de la vie des populations concernées sont au coeur de la réussite de ces projets. Au-delà des aspects moraux ou éthiques, il s’agit d’une obligation économique. Sans ce type d’améliorations, il sera impossible pour les pays africains de retenir leurs élites – qui refuseront de rentrer au pays si des services basiques tels que la santé, la sécurité ou les infrastructures d’eau et d’électricité ne sont pas assurés. Une société civile organisée est un indicateur fiable de dynamisme politique, économique et social.


Pierre-Yves Bing
Directeur du développement du CEPS

 

 

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Pièce jointe :Synthèse du 26 janvier 2012